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La boutique, l'artisan, le marché.
Pendant des siècles, on allait chez le cordonnier parce qu'on avait besoin de souliers, chez le tisserand parce qu'on avait besoin de tissu. La transaction était utilitaire, le désir venait après l'usage ou pas du tout. Et puis… en 1852, à Paris, s’installe Le Bon Marché. Avant le Bon Marché, on n'entrait pas dans une boutique pour flâner, on n'entrait que si on savait ce qu'on voulait. Le grand magasin inverse la logique : l'envie précède le besoin. Le Bon Marché ouvre en 1852, le Printemps en 1865, La Samaritaine en 1870. Ces "palais du commerce", Zola les appellera les "cathédrales du négoce moderne", inventent quelque chose d'inédit : le plaisir d'acheter sans raison précise. Le philosophe Walter Benjamin appellera cette déambulation sans but entre les vitrines la flânerie : une façon d'habiter le temps qui résiste à l'utilité, où on désire sans nécessairement conclure. Les Trente Glorieuses : le désir se démocratise. Après-guerre, la machine s'emballe. L'accès au crédit, la production industrielle de masse, la télévision qui entre dans les foyers : tout concourt à faire du consommateur le personnage central de la société moderne. C'est là qu'intervient le catalogue : dans une France encore largement rurale, où les grands magasins parisiens restent inaccessibles pour beaucoup, la vente par correspondance apporte le monde à domicile. La Redoute, Manufrance, Les 3 Suisses : ces catalogues saisonniers deviennent des rituels. On les attend comme on attend un cadeau, on corne les pages, on rêve. En 1992, le catalogue La Redoute atteint 1 250 pages, tiré à 8 millions d'exemplaires. Des créateurs comme Yves Saint Laurent, Karl Lagerfeld ou Sonia Rykiel y font des exclusivités. Le catalogue est devenu une école du goût nationale : il diffuse les normes du confort bourgeois, démocratise le design scandinave, impose des silhouettes et des intérieurs, en fabriquant ainsi un imaginaire commun. Mais au moins et c'est ce qu'on n'apprécie qu'à rebours, ce désir-là avait une qualité particulière : il était lent. Il fallait choisir, noter une référence, remplir un bon de commande, attendre la livraison. On le projetait, on l'anticipait, on l'imaginait chez soi, sur soi. Puis internet est arrivé. Et tout s'est accéléré. Les années 2000 : les premiers sites marchands. Amazon débarque en France. La livraison passe de trois semaines à une semaine, puis à trois jours, puis à demain matin. L'attente, ce lent creuset du désir, rétrécit à vue d'œil. Les années 2010 : l'explosion des smartphones. Le commerce est disponible 24h/24 dans la poche.
Enfin, arrivent les réseaux sociaux… Instagram Shopping. Pinterest. Et maintenant TikTok Shop, qui débarque en Europe avec une promesse radicale : voir un produit, comprendre son utilité en dix secondes grâce à une vidéo et passer commande sans jamais quitter l'application. TikTok revendique d'influencer 70 % des achats impulsifs en ligne. En 2026, 87 % des utilisateurs déclarent effectuer une action (visite de site, enregistrement ou achat) immédiatement après avoir découvert un produit sur l'application. Découverte, désir, achat : trois étapes autrefois séparées par des jours, des semaines. Aujourd'hui, elles se fondent en quelques secondes dans le même geste du pouce.
Et on en finit par se poser cette question : est-ce qu'on désire encore ce que l’on achète ?
Psychologiquement, le désir et l'impulsion sont deux choses très différentes. Le désir se construit dans le temps, il suppose une conscience, une projection, un choix. L'impulsion, elle, court-circuite tout ça : c'est une réponse immédiate à un stimulus externe, sans médiation, sans délibération. L'algorithme ne vous impose pas des désirs dont vous ne voulez pas. Il vous propose exactement ce que vous avez déjà aimé, ce qui ressemble à ce que vous avez déjà acheté, ce qui correspond au profil de gens qui vous ressemblent. Il ne vous surprend pas, il optimise le désir plutôt qu'il ne l'éduque. Là où le catalogue pouvait vous faire désirer un service de table scandinave que vous n'auriez jamais demandé, vous ouvrant ainsi à quelque chose de nouveau, vous “éduquant” le goût, l'algo ne vous dépayse jamais. Il vous construit une bulle cohérente avec vous-même et imperméable au reste.
Et puis le catalogue était commun, les mêmes 1 250 pages circulaient dans 8 millions de foyers, c'était une culture partagée, avec tout ce que ça implique de normatif, certes, mais aussi de fédérateur. Le scroll, lui, propose à chaque utilisateur un flux strictement personnalisé. L'imaginaire collectif se fragmente en millions de bulles individuelles.
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